Mener une explication linéaire

explication linéaire Baudelaire

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Le Vin des chiffonniers », extrait.

Dans cette séance, les élèves découvrent le poème en classe et d’une façon progressive, sans en connaître le titre et sans avoir le volume en mains (en tout cas dans un premier temps). Certains élèves, plus avancés dans la connaissance du recueil, reconnaîtront peut-être le poème, on peut leur demander de jouer le jeu et de taire ce qu’ils ont reconnu. 

explication linéaire Baudelaire

DÉROULÉ

1) Découverte du premier quatrain, caviardé. Premier temps de lecture linéaire.

2) Entrée dans le deuxième quatrain par un travail d’écriture rapide et par la projection de quelques photographies. Deuxième temps de lecture linéaire.

3) Découverte des quatrains suivants et activité de groupes. Restitution des groupes et le bilan de l’explication linéaire.

Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l’humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l’énorme Paris,

Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie !
Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !

(…)

Lexique explication linéaire

OBJECTIFS

  • Conduire au cœur du texte et de ses enjeux.
  • Susciter l’intérêt, la curiosité, la construction du sens.

L’explication linéaire doit retrouver le fil de la genèse du texte : dans cette optique, les jeux de découverte progressive ou de caviardage permettent aux élèves de s’approprier, modestement mais efficacement, le geste créateur.

 

***

1) Découverte du premier quatrain

Projection au tableau du premier quatrain et du début du deuxième, caviardés :

 

Souvent, à la clarté …….. d’un ………………..
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe ……………
Où l’humanité grouille en ferments orageux,

On voit….

 

Discussion au sein de la classe : où se situe-t-on ?

Au cœur d’un quartier de la ville (v. 3) : le mot « faubourg » a été déjà rencontré dans « Le Soleil ». Le faubourg, comme dans « Le Soleil », est « vieux » : il s’agit donc d’un quartier ancien ou délabré (le double sens est possible). Le poème pourrait donc se situer dans la section « Tableaux parisiens ».

-> Inviter les élèves à se demander si cette hypothèse est la bonne. À chaque étape de l’étude du texte, on pourra faire le point : qui a une idée sur le nom de la section et le titre du poème ? La réponse sera donnée uniquement à la fin de la séance, en conclusion.

La déduction nécessaire pour trouver les mots manquants mène de façon ludique à l’explication du passage : il s’agit de trouver des éléments qui font référence à l’espace urbain et de le faire aussi, en fonction du système de rimes croisées ou suivies.
Il est assez aisé de trouver le mot « réverbère » dont le vers 2 donne une description pittoresque. Les modèles du temps de Baudelaire sont encore assez archaïques : pas d’électricité encore, mais une flamme, sans doute alimentée au gaz, que le « vent bat ». On peut en déduire que le poème commence la nuit.
La personnification du vent grâce au verbe « tourmente » lui confère un caractère malfaisant. On peut d’ailleurs se demander si « bat » n’initie pas la métaphore. Le vent, certes, fait vaciller la flamme, tel est le sens de « bat » mais il lui fait aussi violence. L’allitération en (V), l’inclusion du mot « vent » dans l’adverbe « souvent », dès l’incipit, peuvent mimer le souffle du vent.

Le poète caractérise la ville de deux façons. La vision de la ville est à la fois réaliste « réverbère, flamme, verre » et fantastique (inquiétante) « vent tortionnaire…, nuit ».

Discussion dans la classe : quel adjectif le poète a-t-il pu choisir pour caractériser « la clarté » ?
On pourrait attendre ici à un oxymore (obscure), connaissant le goût de Baudelaire pour les oppositions et le contexte. Les élèves peuvent proposer soit un adjectif qui renforce le caractère réaliste et pittoresque du cadre, soit, à l’inverse, qui renforce son caractère inquiétant.

Qu’apporte l’adjectif « rouge » ?
L’adjectif « rouge » apporte peu de réalisme (même au gaz, la lumière diffusée ne prend pas cette teinte), mais au contraire une certaine étrangeté. L’imaginaire du lecteur est ainsi dès l’incipit mis en branle : connotations cruelles (le sang), fantastiques, paronymie avec le « bouge ».

-> Faire remarquer aux élèves la place de l’adjectif dans le vers, juste après la césure. L’adjectif est mis en valeur et constitue le mot clé du vers. Sa sonorité en (OU) est essaimée dans le reste de la strophe : « tourmente », « faubourg, « grouille ». Enfin, l’univers d’Edgar Poe (« Le masque de la mort rouge ») a sans doute travaillé l’inconscient du poète.

Autre déduction : quel adjectif peut venir compléter l’apposition à « vieux faubourg », « labyrinthe ». Le choix du mot « labyrinthe » renvoie à la fois à un univers réaliste (l’enchevêtrement des rues) et fantastique (univers mythologique), il poursuit la tension initiée dans les deux premiers vers. Sans doute les propositions des élèves vont-elles aller dans l’une ou l’autre de ces deux perspectives.

Le choix de l’adjectif « fangeux »
Au sens propre, le quartier est un bourbier, il est sans doute sale, et sa misère éclate dans cette apposition (sens réaliste).
Au sens figuré, le quartier est le lieu de toutes les débauches (on pense aux « secrètes luxures » du Soleil : sens métaphorique).

Le dernier vers de la strophe confirme-t-il l’une ou l’autre de ces tensions (réaliste/ fantastique ou métaphorique) ?
L’humanité est animalisée par le verbe « grouille » (insectes ? Rats ?)
-> Demander aux élèves de s’interroger sur le terme générique « humanité » : que désigne-t-il exactement ? Les hommes ou leur humanité, leur capacité à être humains ?
Ce choix, là encore, trouble le sens : soit la métaphore est négative (elle suggère autant la surpopulation que le caractère parasite), soit elle est positive (même dans cette fange, pullulent les qualités humaines). Notre choix d’interprétation doit aller à l’équivoque.

-> Faire mesurer aux élèves combien l’écriture du poème est riche, choisie, polysémique, et susceptible de convoquer l’intelligence, l’imaginaire et la sensibilité du lecteur.

La même ambiguïté se retrouve dans le complément métaphorique « en ferments orageux » : sa connotation semble certes négative (les ferments désignent une agitation extrême, qui mène ici à des orages, des violences…)  Le mot « ferments » évoque également ce qui se décompose. Toutefois, le processus de fermentation permet de produire par exemple du vin, c’est donc un processus créateur et, en ce sens, positif. La suite du poème le confirmera, puisque le chiffonnier se révélera, à sa façon, créateur d’images, poète.

CONCLUSION
Il s’agit pour l’élève ici de mettre en avant dans son explication la caractérisation ambiguë du cadre. Celle-ci lui servira de fil conducteur pour ne pas s’égarer dans le détail : réaliste / fantastique (vers 1 et 2), négative / positive (vers 3 et 4)
Noter enfin que, comme fréquemment chez Baudelaire, le poème raconte une expérience réitérée (cf. Soleil) : le présent itératif et l’adverbe « souvent » en témoignent.
Enfin, l’utilisation du pronom indéfini « on » à valeur générale suggère un effacement du poète derrière ce qu’il voit, ou bien l’idée que nous sommes invités, nous, lecteurs, à faire l’expérience qu’il propose (le « on » serait alors substitut de « vous »)

 

***

2) Le deuxième quatrain : autre pratique

Imaginer, écrire.
Que peut-on voir dans un tel « labyrinthe fangeux » ?

Projeter quelques photographies sans explication, pour nourrir le travail d’écriture.
Vous pouvez vous rendre sur le site http://magenealogie.eklablog.com/le-chiffonnier-a158471496

photographie chiffonniers 19ème siècle
Chiffonniers au XIXe siècle Photographie Eugène Atger (1857-1927)
photographie chiffonnier Atger
Chiffonnier en 1899
intérieur chiffonnier 1912
Intérieur d’un chiffonnier – 1912 – porte d’Ivry Photographie d’Eugène Atger

 

Faire écrire deux lignes ou vers qui commenceraient par : « On voit… »
Durée : 3 minutes
Écouter ensuite quelques propositions.
Ce travail d’écriture va permettre de construire, avec les élèves, l’explication de la proposition baudelairienne projetée au tableau, et d’en mesurer la richesse.

 

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête
Butant, et se cognant aux murs comme un …..,
Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son cœur en …….. projets.

 

Certains élèves n’ont pas pu trouver le mot « chiffonnier ».
Un chiffonnier désigne un petit métier, misérable certes mais utile : les chiffonniers récupèrent au départ des chiffons dont on fait…du papier ! Ils connaissent donc une certaine heure de gloire, notamment au XIXe siècle avec le développement de la papeterie. Ils ramassent aussi toutes sortes de rebuts : en particulier des os, dont on fait de la colle, des boutons, etc. Ce métier disparaîtra avec l’introduction, par le préfet Poubelle, des premières boîtes à ordure en 1883. Pour ceux que cela intéressera, le site  http://magenealogie.eklablog.com/le-chiffonnier-a158471496 regorge d’informations passionnantes (par exemple, le tri sélectif, instauré dès l’apparition des premières poubelles !).

Comment le poète caractérise-t-il ce chiffonnier ?
– par une série de participes présents. Il est donc vu en mouvement : « hochant la tête, / Butant, et se cognant aux murs » : les trois verbes suggèrent un équilibre instable, dont rend compte le rythme même des deux vers, et les sonorités dures (K), (T).
Quelle en est la raison ? La fatigue (la photo 2 peut en témoigner), mais aussi l’ivresse.

– « sans prendre souci des mouchards » mérite un éclaircissement : le terme « mouchards », appartenant au registre familier, désigne des espions, des indicateurs de la police. L’hypothèse de l’ivresse est ici confirmée : le chiffonnier, par son tapage, perturbe l’ordre public et est indifférent à la sanction.

– « épanche tout son cœur »: relève de la métaphore, « épanche » signifiant à la fois « faire couler et confier en toute liberté ses sentiments ». Tout cela construit l’isotopie du vin, de l’ivresse. Le personnage parle beaucoup. On peut faire remarquer que le poète use à la fois de mots familiers (« mouchard ») et recherchés (« épanche »), donnant libre cours à une esthétique de la tension.

Le chiffonnier apparaît donc comme un représentant peu glorieux de cette humanité qui grouille. ll est caricaturé en ivrogne.

-> Demander aux élèves dans cette perspective, quels sont, selon eux, les mots manquants ?
Ne pas oublier la contrainte de la rime. Soit les élèves cherchent des mots à connotation négative, soit, s’ils ont bien compris ce qui a été découvert dans la première strophe, ils inversent cette tendance.
Le mot « sujets » peut leur fournir un indice : si les mouchards sont, en effet, métaphorisés en « sujets », c’est que l’ivrogne se considère (ou est considéré) comme un roi…
De fait, Baudelaire choisit de sublimer le chiffonnier :

– par la comparaison avec « un poète » (le poète transforme la fange en or. Notons, au passage que celui qui « épanche tout son cœur » n’est autre que le poète lyrique, romantique.
– « glorieux » est plus ambigu : il sublime les « projets » de l’ivrogne. La diérèse lui donne de l’ampleur, mais inversement, elle introduit une certaine ironie. 

 

CONCLUSION

La tension dans le premier quatrain se poursuit sur un autre mode. Le poète oscille entre une représentation dévalorisante et une représentation élogieuse.
On voit bien que le poème met, une fois de plus, en application la volonté d’extraire la beauté du mal, de transformer la boue en or. Mais il n’est pas encore évident de deviner si le poète va choisir la voie de l’éloge ou du blâme.

 

***

3) La suite du poème
Recherche par groupes 
Durée : 15 minute
Attribuer une strophe à chaque groupe et confronter les points de vue.
La ponctuation fait apparaître quatre phrases : vers 9-12 / vers 13-21 / vers 22-23 / vers 24-26.
Les deux dernières phrases étant plus courtes, on peut en confier l’étude au même groupe.

CONSIGNE
Étudier linéairement la phrase en prenant en compte les tensions évoquées plus haut.
Faire au moins une remarque sur un fait grammatical, une figure de style, un effet de rythme, un effet de sonorité.
Conseil : prendre la peine d’observer la construction globale de la phrase et d’en faire un dessin géométrique.

Attention, les prévenir que le (ou les) groupes en charge des deux dernières phrases auront une tâche plus ardue puisqu’il faudra prendre en compte ce qui précède pour comprendre le sens.
Idéalement, donner à deux groupes différents la même tâche pour permettre ensuite la comparaison et l’enrichissement d’un groupe par un autre.

RESTITUTION
Vers 9-12

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.

 

Le chiffonnier est idéalisé, héroïsé :
– l’accumulation des verbes fait du chiffonnier un personnage actif et dominant : « dicte », « terrasse ». On peut noter la gradation des trois verbes qui dessine l’évolution d’un règne : prêter serment, dicter des lois, terrasser les méchants ;
– se dessine ainsi l’image d’un souverain puissant et magnanime : « relève les victimes »
les enjambements contribuent à accentuer l’amplification héroïque ;
– le complément circonstanciel de lieu du vers 3 lui donne une dimension quasi cosmique : il semble protégé des étoiles (le mot « firmament est particulièrement poétique). Quant à la comparaison avec le dais, il importe d’en faire mesurer aux élèves la portée : le dais désigne une tenture fixée ou déployée au-dessus d’une estrade, d’un trône, ce qui renforce la métaphore du monarque, mais il désigne aussi l’étoffe que l’on tend au-dessus du saint sacrement, donnant au chiffonnier une dimension sacrée.
– le dernier vers de la strophe, apodose de la période, semble plus critique : avec le verbe « s’enivre », le poète rappelle la situation réelle (le chiffonnier a trop bu). Dans ce cas, le vers est ironique et dépeint le personnage imbu de lui-même sous l’effet de l’alcool.
Cependant le vers (allitération en S, la répartition égale des accents) mime aussi une certaine admiration ou tendresse. Il est surprenant de voir cet ivrogne associé à la notion de « vertu » si polysémique (le courage guerrier, l’honnêteté morale, etc.)

Le dessin de la phrase peut être une ligne ascendante par paliers, le dernier vers ne constituerait pas une descente (les mots « splendeurs », « vertus » relèvent aussi d’une élévation) mais une sorte d’apothéose.

Vers 13-21

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l’énorme Paris,

Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.

 

-> Le groupe qui passe doit dire si le passage qu’il a expliqué va dans le même sens que le précédent ou non.

Ici, le poète ne sublime pas le chiffonnier, mais rappelle sa condition misérable avec beaucoup d’empathie. Celle-ci est perceptible à plusieurs indices :
– le « oui » qui sonne comme une adresse au lecteur, un rappel ;
– l’élargissement dû au pluriel « ces gens » ;
– l’accumulation des verbes à la voie passive suggère combien la vie des chiffonniers est une vie de soumission : « harcelés de chagrins de ménage / Moulus par le travail et tourmentés par l’âge », « Éreintés », et le participe présent « pliant » suivi de « sous un tas de débris ». L’accumulation des « et » accentue l’impression d’une vie pesante (d’autant plus que l’assonance en (é) est très marquée dans la strophe ;
– l’apposition métaphorique « vomissement confus de l’énorme Paris » complète ce tableau misérable : occupés à ramasser les débris, les chiffonniers sont eux-mêmes transformés en rejet, rebus, des plus infâmes puisqu’il s’agit d’un « vomissement ». Paris est métaphorisé en un monstre, ce que confirme l’adjectif « énorme ». On est tenté de croire que « ces gens » (les chiffonniers ?) se confondent avec ce qu’ils ramassent… ;
– l’adjectif « confus »associé à « vomissement » renvoie-t-il au fait que l’ivresse dérange mentalement les ivrognes ? Faire mesurer en tout cas aux élèves l’originalité de la langue baudelairienne.

La strophe suivante est enchaînée à la précédente par un enjambement, or la misère de la strophe précédente semble, en partie, inversée :
– « parfumés » introduit un raffinement, mais il est associé à « odeur de futaille » » dont le sens et la sonorité ne prêtent guère à l’élégance ;
– au « ménage » (la solitude du couple, de la famille, recroquevillée sur sa misère), le poète substitue les « compagnons » ;
– surtout, apparaît l’isotopie épique de la guerre: « batailles », « vieux drapeaux », mais aussi « reviennent » (de combattre) ou « compagnons ». « Suivis », même, dessine un défilé de soldats. Certes, cette armée semble en déroute : « vieux », « blanchis », « dont la moustache pend » ne contribuent pas à la glorifier.

Cependant, un renversement s’opère. La misère est sublimée, ces « gens » du peuple, ce « vomissement confus », deviennent héros d’épopée.

Le dessin de la phrase peut rendre compte de cette transfiguration : il est évident que les quatre premiers vers dessinent une ligne descendante, alors que les trois suivants proposent une ligne ascendante. Le dernier vers peut prêter à ambiguïté : « pend », « vieux » dessinent un mouvement de chute, de délabrement dont le rythme et l’intonation peuvent rendre compte. On constate donc que, si transmutation il y a, du vomissement en héros, elle reste ambiguë.

Vers 22-26

Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie !
Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !

 

-> Le groupe qui passe doit dire si le passage qu’il a expliqué va dans le même sens que le précédent ou non. Oui, dans un sens, puisqu’il poursuit la sublimation des miséreux par des procédés déjà vus plus haut :
– l’accumulation renforcée par l’usage du pluriel dans les deux premiers vers de termes associés à la gloire 
– l’exclamation apposée « solennelle magie » rappelle que cette énumération n’est qu’une illusion due au verbe de l’ivrogne. Mais elle exprime aussi, implicitement, à la façon du « oui » du vers 14 l’admiration du poète ;
– l’enthousiasme est mimé par le connecteur « Et » qui relance le vers en une nouvelle énumération mise en valeur par l’enjambement et l’antéposition du complément circonstanciel de temps donnant à la phrase une certaine emphase. L’« orgie » amplifie la simple beuverie, et lui confère une dimension autre. Les adjectifs qui la qualifient la subliment : leur longueur même (« étourdissante et lumineuse ») rend compte de l’ivresse des personnages ;
– l’atmosphère est à l’opposé de celle, inquiétante et sombre, du « labyrinthe fangeux » de la première strophe :

  • l’espace s’est organisé (« bannières, fleurs, arcs triomphaux ») ;
  • la « clarté rouge » s’est mue en lumière éclatantes : on entend « clair » dans « clairons », et même le « soleil » est présent ;
  • au bruit du vent contre le verre du réverbère, succède l’orgie « des cris et des tambours » ;
  • le dernier vers résume la transmutation de la fange en gloire dans un alexandrin aux accents hugoliens : même le vin subit l’alchimie (« ivre d’amour »). Au final, ce chiffonnier qui prend les rebuts laissés par les autres est celui qui donne « la gloire ».

Le dessin de ces deux phrases pourrait être une ligne ascendante par paliers, l’exclamation signifiée par un cercle ou quelque autre signe marquant une apothéose.

 

***

CONCLUSION
La conclusion de l’explication peut se faire :
– par la lecture à voix haute de l’extrait par les élèves ;
– par la lecture également des deux dernières strophes qui font l’éloge du vin pour consoler et rouler « de l’or » (vers 26) ;
– on peut enfin faire remarquer que le chiffonnier est évidemment un double du poète. On peut compléter, si le temps le permet, par la lecture (ou du moins la suggestion de lecture) d’un extrait des « Ruines de Paris » de Jacques Réda où le poète apparaît sous les traits d’un « glaneur » qui explore un terrain vague.

A lire aussi : Baudelaire, Les Fleurs du Mal 

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